Pas plus que le concile de Latran de 1139 ne parvint à interdire les carreaux d’arbalète, l’encyclique de Léon XIV « Magnifica humanitas » ne désarmera l’IA.
L’intelligence artificielle est d’ores et déjà devenue le cortex de la guerre. Elle intervient à tous les niveaux : du renseignement stratégique à la planification opérationnelle, en passant par le pilotage autonome des armes, le ciblage et la délivrance autogérée des tirs. Elle contribue à réduire les délais de décision, à accroître la précision des frappes et à optimiser l’emploi des moyens. Grâce à l’IA, de l’Ukraine à l’Iran, la robotisation du champ de bataille est à l’œuvre partout.

Il faut s’en faire une raison, se désoler aussi.
L’histoire du désarmement, c’est l’histoire de la guerre avec un train de retard, après la catastrophe, quand le remords s’en mêle. L’interdiction des armes chimiques intervient en 1925, sept ans après la fin du premier conflit mondial. Le traité de non-prolifération est signé en 1968, vingt-trois ans après Hiroshima. La convention prohibant l’emploi du napalm est adoptée cinq ans après la fin de la guerre du Vietnam…
Le droit du désarmement, qui se contente souvent d’interdire ce qui est technologiquement dépassé, voit en outre ses prescriptions régulièrement mises en cause, même par les États les plus scrupuleux. Ainsi, devant la menace russe, la Finlande, emboîtant le pas à la Lettonie, l’Estonie, la Lituanie et la Pologne, a annoncé en 2025 son intention de se retirer de la Convention d’Ottawa de 1997 prohibant l’emploi des mines antipersonnel, cause de tant de ravages.
Aujourd’hui, force est de constater non seulement la mise à l’arrêt de toutes les négociations sur le désarmement conventionnel ou nucléaire, mais aussi que le droit n’investit pas les nouveaux territoires de confrontation que dégage la technologie : l’espace en voie d’arsenalisation, le cyberespace où s’intensifient les menées agressives et l’IA qui facilite et potentialise le passage à l’acte.
Misérable humanité qui militarise toute invention et s’emploie à importer ses querelles dans toutes les dimensions physiques et immatérielles.
Est-ce à dire que le droit du désarmement est totalement vain et impuissant ? Non, dans la mesure où des restrictions concrètes à l’utilisation de quelques armes cruelles ou particulièrement meurtrières ont bien été obtenues et maintenues, comme celles interdisant les armes laser aveuglantes ou, par un accord tacite des grandes puissances, le renoncement à développer des bombes à neutrons. Plus fondamentalement, les négociations sur le désarmement contribuent à établir un état de conscience de la communauté internationale face au danger. Sans pouvoir être toujours prescriptives, ces négociations, à l’instar des conférences sur le climat, poussent au moins à une évaluation collective des risques.
Léon XIV a raison d’appeler à un sursaut de conscience sur l’IA. Le défi que posent à l’humanité ses usages militaires est incommensurable. De même que l’arme atomique, à partir de 1945, est venue oblitérer de sa menace le destin de l’humanité, l’IA fait planer sur l’homme le spectre d’un effacement de son libre arbitre et de sa responsabilité jusque dans la conduite de la guerre.
Si les démocraties, à commencer par la France, suivant l’interpellation du pape, s’engageaient dans la voie d’une régulation normative des usages militaires de l’IA, ce que pourrait initier une conférence internationale sur le sujet, encore faut-il que leur savoir-faire soit à niveau. Discuter avec les Américains et les Chinois, même de façon exploratoire, suppose d’être soi-même qualifié et reconnu tel. Cette condition est nécessaire mais pas suffisante. Il convient aussi d’être en mesure d’exercer une pression dissuasive, celle que représente la mise au point de chevaux de Troie capables de piéger voire d’empoisonner une IA hostile. Pour empêcher « la technologie de dominer l’humain », comme l’adjure le pape, il faut être capable de la neutraliser.



