
Les urnes ont parlé. Partout en Europe les droites populistes et souverainistes progressent. Au Parlement de Strasbourg, environ un quart des sièges revient à l’extrême droite. Certes, les décisions dans cette instance resteront entre les mains des formations composant le bloc politique central mais les partis europhobes et populistes gagnent en influence pour contrecarrer l’agenda européen sur des sujets clefs comme l’environnement, les réformes institutionnelles ou celui de l’élargissement.
Alors que le contexte stratégique mondial se fragmente dangereusement, que la guerre d’Ukraine menace de déborder, que la garantie militaire des Etats-Unis est suspendue aux résultats de l’élection présidentielle américaine, avec ce vote, l’Union européenne est-elle vouée à se diviser et s’affaiblir ? Soumis aux surenchères nationales, son pilotage institutionnel traditionnellement écartelé entre gestion intergouvernementale et communautaire ne peut que se compliquer. Les logiques déviantes qui minent depuis vingt ans la cohésion interne de l’Europe et la défense de ses intérêts collectifs à l’international risquent aussi de s’intensifier : le principe de la préférence nationale au détriment de la solidarité européenne, la loi du juste retour des financements européens au lieu de la rationalisation des investissements communs, la compétition fratricide des politiques sociales et fiscales à la place de dispositifs conjoints face aux débordements de la mondialisation.
Pourtant à y bien regarder que réclament tous les électeurs européens dont ceux qui ont voté en France pour le RN ?
Louis Gautier
Pas moins mais plus de puissance européenne, pas moins mais plus de protection européenne. Tous les sondages d’opinion le montrent, à côté de l’emploi, la sécurité est la première des revendications. Les Européens sont dans l’attente d’une défense et même d’une armée commune, d’une protection efficace de leurs frontières, d’une lutte déterminée contre les ingérences étrangères et l’action des réseaux criminels qui déstabilisent le contrôle de l’espace public. Le vote protestataire des électeurs européens traduit un rejet massif mais aussi des attentes fortes. Les extrêmes droites souverainistes qui pointent leurs faisceaux sur Strasbourg et Bruxelles, sont-elles en mesure de les comprendre voire de contribuer à y répondre ?
Dans de telles circonstances, la responsabilité des membres du directoire européen est en tous cas immense. Il revient en effet aux présidents du conseil et de la commission, Haut représentant, commissaires qui seront bientôt choisis par les gouvernements et pour la plupart adoubés par le Parlement européen de relever deux défis historiques : la tenue du front européen dans la guerre d’Ukraine et au-delà le renforcement de la défense collective des Européens, quoi qu’il arrive demain à l’OTAN. Or le progrès de la défense européenne est conditionné à l’obtention de plusieurs accords de fond jamais obtenus, à commencer par le partage d’une vision stratégique commune. A cet égard, la raison impose de lier les discussions entre Européens sur les moyens conventionnels du haut du spectre, les projets de bouclier anti-missile et la dissuasion nucléaire. Ensuite, la coordination de la programmation des capacités militaires des Etats-membres s’impose. Sans elle, leurs panoplies militaires resteront un épouvantail dépenaillé. Sauf à pouvoir européaniser les moyens de SACEUR en cas de défaut américain dans l’OTAN, les 27 doivent pouvoir compter sur des moyens propres de planification et de commandement opérationnels. Enfin les financements communautaires aux programmes d’armement devraient être décuplés pour atteindre une centaine de milliards d’euros versés au fonds européen de défense. L’intégration du marché des capitaux à l’échelle du continent constitue de surcroît un objectif crucial si l’on veut réarmer technologiquement et industriellement l’Europe, rééquilibrer son économie face à l’agressivité chinoise et à la compétitivité américaine. L’UE ne peut plus faire l’impasse sur ce levier de financement des entreprises technologiques et de défense.
En réalité, en dépit des vents contraires, il ne s’agit pas de diminuer l’Europe mais de la majorer.



