Dissuasion nucléaire française : après le discours d’Emmanuel Macron à l’île Longue, « la balle est dans le camp de nos alliés européens »

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Par son discours de l’île Longue, Emmanuel Macron a entendu préciser les conditions d’une « européanisation » de la dissuasion nucléaire française. Cette évolution prolonge les précédentes déclarations françaises sur la contribution de notre dissuasion à la sécurité des Européens, mais un seuil est aujourd’hui franchi : il ne s’agit plus d’une simple affirmation de principe, mais d’une véritable offre de service.

Dissuasion nucléaire française : après le discours d'Emmanuel Macron à l'île Longue, « la balle est dans le camp de nos alliés européens »

Cette inflexion intervient, de surcroît, dans un contexte de multiples ruptures stratégiques : pour la première fois depuis 1945, en Ukraine, une guerre majeure se déroule sur notre continent à l’ombre portée des armes nucléaires russes ; jamais, depuis 1991, la garantie américaine dans l’OTAN n’avait paru si fragile, la dernière National Defense Strategy [« stratégie de défense nationale »] américaine ne mentionne d’ailleurs plus la « dissuasion élargie ».

Le parapluie nucléaire se referme sur la tête des Européens alors que le temps se gâte. Le monde est en effet entré dans un nouvel âge nucléaire caractérisé par le développement de nouveaux vecteurs, l’absence d’équilibres stratégiques structurants et la remise en cause de toutes les disciplines de désarmement.

Une réponse stratégique globale

Dans ce contexte préoccupant, l’initiative française répond à un impératif : éviter que les Européens ne se retrouvent, un jour, stratégiquement démunis face à un chantage nucléaire. Notre pays, cependant, ne peut pas trop prétendre. Pour être crédible, l’« élargissement » de notre dissuasion ne peut s’opérer que dans le respect de la souveraineté qui l’établit et en cohérence avec la doctrine et les moyens qui lui sont consacrés. Il ne saurait donc être question de partager la fabrication des armes, leur détention ou l’ordre de tir. Le président de la République, à cet égard, a clairement distingué cette « dissuasion élargie ou avancée » d’une « dissuasion partagée ».

Notre pays ne peut pas non plus offrir une assurance nucléaire sans contrepartie. L’« européanisation » de notre dissuasion suppose d’inscrire ce changement dans des dynamiques de coopération avec des partenaires acceptant de faire converger leurs doctrines et de mutualiser des capacités dans le haut du spectre des équipements conventionnels (spatial, alerte avancée, défense antimissile, missiles à longue portée). L’objectif est de pouvoir opposer collectivement à un ennemi une réponse stratégique globale, tant conventionnelle que nucléaire.

Jusqu’à présent, les réactions aux ouvertures françaises dessinent un horizon d’attente. Nos partenaires testent notre détermination. Pour eux, la dissuasion française est une corde de rappel dont la solidité vaut d’être éprouvée, mais le filet de sécurité nucléaire reste américain, même s’ils savent ses mailles trouées. Ce constat, à date, n’est pas rédhibitoire. L’« européanisation » de la dissuasion française est un projet en gestation qui suppose de solder par étapes bien des hypothèques. La première étape est celle des clarifications politiques et doctrinales indispensables.

L’ultime recours

Emmanuel Macron s’est voulu rassurant, et soucieux de maintenir le consensus national sur la dissuasion. Se contentant de grandes orientations, il n’a levé qu’un pan du voile. Néanmoins, on voit mal comment l’élargissement de notre dissuasion pourrait laisser sans réinterprétation le principe d’autonomie d’action de nos forces stratégiques, ni sans réexamen des concepts aussi fondamentaux que la « stricte suffisance » et l’« ultime avertissement », qu’Emmanuel Macron a entendu à la fois conforter et actualiser en annonçant une augmentation du nombre de têtes nucléaires.

Cette évolution implique en outre une réarticulation de notre doctrine d’emploi avec celle de nos alliés européens. Enfin, elle n’aura pas de sens si des épaulements opérationnels et capacitaires ne sont pas recherchés.

Dans la doctrine française, rappelée par Emmanuel Macron, l’emploi de l’arme nucléaire est l’ultime recours quand les intérêts vitaux de la nation sont en cause. Il faut donc être clair avec nos partenaires : jamais la France ne jouera solidairement son va-tout nucléaire si sa propre survie n’est pas en cause. La doctrine française assigne aux armes nucléaires une fonction exclusivement dissuasive : elles sont destinées à contrer la guerre, non à la conduire, contrairement à la logique de « riposte flexible » ou d’emploi gradué que sous-entend la doctrine actuelle de l’OTAN.

La France exclut que le Vieux Continent puisse devenir un champ de tir nucléaire. Cette conception est structurante : les composantes aérienne et océanique de notre arsenal reposent sur des moyens stratégiques lourds conçus pour interdire ou bloquer le conflit sous la menace de dommages inacceptables. À cette fin, les performances des missiles à long rayon d’action en dotation [ASMPA-R et M51-3] sont régulièrement mises à niveau pour que le coup au but soit imparable.

Usage tactique récusé

Par conception, la France récuse un usage tactique du nucléaire. En outre, un doute sérieux plane sur l’opérationnalité des armes substratégiques de l’OTAN : même modernisée, la version B61-12 de la bombe américaine à gravité reste un accessoire de la guerre froide. L’ajout d’un kit de guidage qui lui permet un tir à quelque 35 kilomètres et un peu plus de précision n’y change rien.

Vu les difficultés de pénétration d’un raid aérien en milieu non permissif, au-dessus de quels territoires les 80 unités de B61-12 stationnées en Allemagne, en Belgique, en Italie et aux Pays-Bas pourraient-elles être larguées ? Quel pays, avec l’aval des États-Unis mais sans garantie pour la suite, irait avec une B61 frapper une cible russe en s’exposant à un tir de rétorsion sur son sol, par exemple d’un missile Orechnik ? Les avions F-35, certifiés pour transporter la bombe B61-12, matérialisent, pour nos partenaires, le lien politico-stratégique avec Washington. Pour le reste, qui vivra verra. La balle est désormais dans le camp de nos alliés européens.

On peut, du côté français, s’accommoder de ces contradictions. En revanche, nos partenaires intéressés vont devoir reconnaître le double standard d’une dissuasion nucléaire différenciée selon qu’elle s’exprime dans l’OTAN ou de concert avec les Français.

C’est là que le bât blesse pour eux, tant vis-à-vis des Américains que de leurs opinions publiques. Le discours de l’île Longue creuse le sillon d’une dissuasion française qui se renforce, il ouvre aussi la voie à son « européanisation » possible. Dans le fracas des bombardements en Ukraine et contre l’Iran, sera-t-il bien entendu et compris par-delà nos frontières ?

Louis Gautier est directeur de la chaire Grands enjeux stratégiques contemporains de l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne. Il a été, de 2014 à 2018, secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale.

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