L’urgence d’une nouvelle revue stratégique face à l’évolution rapide des conflits et des technologies militaires

L

Aux premières loges des questions de défense pendant plusieurs années à l’Elysée, Louis Gautier estime que la donne militaire a changé pour la France, et qu’elle change de plus en plus vite, rendant urgente une nouvelle revue stratégique.

Revue nationale stratégique 2025
Revue nationale stratégique 2025

Pourquoi a-t-on besoin d’une nouvelle revue stratégique aujourd’hui, la troisième sous le mandat d’Emmanuel Macron après celle de 2017 et de 2022 ? N’est-ce pas plutôt un signe de confusion ?

Depuis 2022, le déclenchement de la guerre d’Ukraine et notre retrait du Mali, beaucoup d’eau a passé sous les ponts. La guerre n’a toujours pas cessé sur notre continent. D’autres conflits importants à Gaza, au Liban, contre l’Iran signalent la rapidité avec laquelle s’accomplit sous nos yeux une révolution militaire, avec la robotisation du champ de bataille, la gestion par des algorithmes et l’IA de la manoeuvre et des frappes.

On assiste aussi à un effritement des normes juridiques et politiques qui encadraient le recours à la force, au profit de stratégies préemptives. Enfin, le système d’alliance occidental, sous les coups à l’estomac portés par l’administration américaine depuis l’élection de Donald Trump est K.-O. debout. Dans ces circonstances, les réflexions sur une nouvelle revue nationale stratégique sont évidemment bienvenues.

La confusion, elle, est surtout d’ordre politique. Un débat de fond sur une question aussi essentielle pour notre pays que la défense peut-il aujourd’hui avoir une chance de rebondir positivement au Parlement, dans le pays et à moins de deux ans d’une élection présidentielle majeure ?

Dans un contexte de menaces généralisées, quelles sont, selon vous, les priorités ?

D’abord, sérier et hiérarchiser les priorités. A mon sens, trois axes devraient guider notre politique de défense et de sécurité nationale, ainsi que la recomposition dans la durée de notre modèle d’armée. Tout d’abord, le réengagement d’un rapport de force favorable aux Européens sur leur continent et ses approches.

Cela suppose la consolidation d’un scénario national structurant pour définir notre contribution à une posture collective de dissuasion et de protection (moyen spatiaux, nucléaires, antimissiles et capacités de frappe dans la profondeur) ; cela implique aussi un redimensionnement des contrats opérationnels des trois armées.

Ensuite, il faut renforcer notre cyberdéfense, le durcissement et la redondance de nos réseaux, la protection de nos infrastructures critiques, en bref, augmenter la résilience de la nation face aux catastrophes et aux crises.

Enfin, en particulier pour nos actions militaires extérieures, il me semble opportun de rechercher, en Afrique, dans l’océan Indien, en Asie-Pacifique, d’autres appuis et de nouveaux épaulements. D’une façon plus générale, tant au niveau industriel que militaire, et face aux carences de l’Union européenne et aux risques d’entraves à l’Otan, il faut structurer de nouvelles coopérations qui nous rendent plus manœuvrant.

La France s’est engagée, auprès de l’Otan, à consacrer 3,5 % de son PIB à sa défense à l’horizon 2035, contre 2 % aujourd’hui. Est-ce réaliste ? Ne faudrait-il pas d’abord se préoccuper de la capacité de l’Europe à remplir les contrats de l’Otan ?

Je me méfie des effets d’annonce sans portée pratique.

Louis Gautier

Je me méfie des effets d’annonce sans portée pratique : hier, les 850 milliards d’euros lancés en l’air par Ursula von der Leyen, et, le mois dernier, les 5 % annoncés, sourire aux lèvres, par les Européens au sommet de La Haye, en échange d’une confirmation de l’article 5 de l’Otan, arrachée à Donald Trump, qui n’y a consenti que du bout des lèvres. Il est évident qu’il faut en France et en Europe accroître les dépenses militaires, indispensable pour prendre le relais de l’engagement américain.

L’effort de défense est en France et dans l’UE-27 de l’ordre de 2 %, celui des États-Unis de 3,4 %. Même si cet indicateur est critiquable, il a le mérite de la simplicité pour mesurer les évolutions en tendance et le pari à relever.

Celui-ci cependant suppose encore deux conditions sans laquelle l’argent du contribuable sera dispersé : tout d’abord rationaliser les panoplies d’armement des États européens pour qu’elles soient cohérentes entre elles et plus robustes ; ensuite que les financements de défense soient bien orientés vers les investissements et la consolidation de la BITD européenne.

La situation budgétaire française permet-elle de retrouver des marges de manœuvre pour renforcer la loi de programmation militaire ?

La détermination des enveloppes de crédits militaires pour les prochaines années s’effectue dans un cadre budgétaire très contraint par la nécessité de juguler le déficit de nos comptes publics. En théorie, les règles européennes fixées en 2025 pour les dépenses de défense redonnent une certaine flexibilité. Cela ne vaut pas vis-à-vis des marchés, ni au regard du coût de refinancement de notre endettement.

Il reste cependant essentiel de tenir une ligne de progression budgétaire en loi de finances initiale, qui soit au moins celle de la programmation militaire. Il convient ensuite de ne pas reprendre d’une main en exécution, par des gels et des reports, les crédits accordés. Ce qui compte pour les armées comme pour les industriels, ce sont les carnets de commandes honorés et les dépenses effectuées. Rien n’est pire pour l’opérationnalité de notre outil militaire, ni à la longue plus coûteux pour nos finances publiques, qu’une gestion erratique des programmes d’équipements de nos forces.

Enfin pour franchir les marches prévues entre 2026 et 2030, il faudrait pouvoir mobiliser les ressources d’emprunts communautaires au niveau de l’Union. Ainsi un emprunt commun de l’UE de l’ordre de 450 milliards d’euros avec des droits de tirage calculés au prorata des budgets de défense permettrait de financer plus du quart de la hausse de l’effort de défense français projeté à l’horizon des dix prochaines années. Ce n’est pas inenvisageable, mais c’est encore très hypothétique.

A propos

Louis Gautier
Par Louis Gautier

Pages

Catégories

Mots-clés