L’Europe prise de court face à la militarisation de l’espace

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Loin cependant de se limiter à être une base d’appui logistique aux opérations militaires, l’espace est désormais un enjeu de domination et un théâtre de confrontation. Où il est grand temps pour l’Europe de se mobiliser.

« Gradatim ferociter » (« Graduellement avec audace »), la devise latine de la société Blue Origin de Jeff Bezos vient, plus généralement, caractériser le tournant que prend l’aventure spatiale aujourd’hui. Sauf pour l’Europe, faute de hardiesse. Alors que va s’ouvrir la semaine prochaine le 55e salon international de l’aéronautique et de l’espace du Bourget, on ne peut qu’être frappé par la dimension nouvelle prise par le spatial, en particulier dans le domaine militaire. A cet égard, en vingt ans, l’espace exo-atmosphérique est devenu le point haut de la guerre, à la fois la condition de la supériorité stratégique et la clé opérationnelle des conflits.

Sans les services de communication de la constellation Starlink et la fourniture par les États-Unis d’images d’observation spatiale, les forces ukrainiennes depuis 2022 seraient aveugles et sourdes. Loin cependant de se limiter à être une base d’appui logistique aux opérations militaires, l’espace est désormais un enjeu de domination et un théâtre de confrontation.

Le Golden Dome de Trump

La militarisation de l’espace avance à pas de géant avec en vue le déploiement vers ou à partir de l’espace de nouveaux effecteurs, avions ou planeurs spatiaux, armes à énergie dirigée et bien sûr fusées et missiles balistiques. Le vieux traité sur l’espace de 1967, jamais actualisé depuis, ne peut guère l’empêcher. Que vaut d’ailleurs aux yeux de Poutine et de Trump un traité de désarmement signé par leur pays au siècle dernier ? On constate ainsi une « arsenalisation » progressive de l’espace que rien ne viendra freiner.

L’initiative Golden Dome officialisée par Trump en janvier 2025 vise, à terme, à déployer des capacités de défense active exo-atmosphérique voire d’intervention en orbite basse. Le projet suppose la conjugaison de moyens de détection, d’interception et de destruction opérant depuis l’espace. Quels que soient les obstacles technologiques, industriels et financiers qui viendront contrarier les perspectives de réalisation du Golden Dome américain, ce projet en soi change la donne. Il pousse à une militarisation accélérée de l’orbite terrestre basse.

Dans cette compétition, les Européens accumulent des retards. On aura beau dauber sur les trois échecs successifs de la fusée Starship d’Elon Musk et les déboires rencontrés par la fusée New Glenn de Jeff Bezos, les réalités s’imposent comme le succès des uns et les limitations des autres. 2024 fut une année record dans le spatial avec 253 lancements réussis dont 156 pour les États-Unis, 68 pour la Chine, 17 pour la Russie… et 3 seulement pour les Européens, moins que le Japon, l’Inde et l’Iran !

Par manque de convergence, de pilotage, de portage industriel et de financement, l’Europe reste à la traîne avec 41 satellites militaires contre 267 chinois, 263 américains et 101 russes.

Louis Gautier

S’agissant des satellites, 2.500 unités furent déployées en 2024 dont les 1.800 satellites de Starlink, quand on peut compter sur ses doigts les mises en orbite de satellites européens. Certes, avec l’opérationnalité d’Ariane 6, un retour à meilleure fortune s’annonce dans les années à venir. 2025 signale aussi un retour de l’Europe et de la France dans le spatial militaire, en particulier avec la mise en orbite d’un troisième satellite CS0 pour l’observation et des quatre satellites de cartographie CO3D. Il n’empêche, par manque de convergence, de pilotage, de portage industriel et de financement, l’Europe reste à la traîne avec 41 satellites militaires contre 267 chinois, 263 américains ou encore 101 russes.

Clarifier le pilotage des projets

Les Européens, pour finaliser la programmation de leurs équipements défensifs et offensifs, doivent choisir entre plusieurs options en faisant la chasse aux doublons et appliquer le « critère de Nitze » qui stipule qu’un investissement dans un système de défense doit être moins onéreux que l’arme qu’il doit contrer. Entre l’ESA et l’UE, le pilotage des grands projets militaires doit aussi être clarifié pour ne pas retomber dans la complexité, les errances et les surcoûts de gestion du programme Galileo.

Pourquoi ne pas créer également un commandement spatial européen ? Le portage des projets suppose aussi une plus grande concentration des acteurs, à l’instar de la consolidation des actifs spécialisés d’Airbus, Thales et Leonardo dont on espère la finalisation prochaine. Enfin, pour financer les programmes spatiaux, il faut conjuguer et rationaliser des ressources budgétaires éclatées entre divers guichets, pouvoir mobiliser des fonds privés et affecter prioritairement et très rapidement les milliards du programme Safe européen. Osons vite ce grand bond en avant !

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Par Louis Gautier

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