Donald Trump représente-t-il une menace pour l’Alliance Atlantique ?

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Interview de Louis Gautier, Le Figaro, Janvier 2025.

Force est de constater qu’il adopte un discours révisionniste radical : non seulement il révoque la politique d’engagement extérieur des États-Unis depuis la fin de la guerre froide mais il remet en cause les fondements mêmes de l’ordre international établi par eux en 1945. Ses prétentions sur le Groenland ou le Canada bafouent les principes du droit international et le pacte de solidarité atlantique. Pour Trump, le monde semble un vaste Monopoly où tout se négocie. Sa logique transactionnelle n’est cependant pas exempte de contradictions. Tour à tour isolationniste, protectionniste et expansionniste, Trump affirme l’hégémonie de la puissance américaine, revendique la logique de la force mais, en même temps, refuse toutes les obligations inhérentes au leadership. Il n’entend pas plus être contraint à la défense des démocraties qu’au règlement des défis mondiaux. Il est prêt à tous les trocs mais c’est seulement au détriment des alliés de l’Amérique qu’il se montre expansionniste. Hier ses propos jetaient le trouble au sein de l’Alliance Atlantique, aujourd’hui ils la sapent.

Il faut accueillir les déclarations de Donald Trump avec flegme mais se préparer à réagir.

Louis Gautier

Quel peut-être l’avenir de l’OTAN avec un tel leader ?

En 2018, Trump considérait déjà l’Alliance obsolète. Il laissait entendre que son article 5 n’avait pas de caractère automatique. Depuis, avec la guerre d’Ukraine, la garantie américaine dans l’OTAN s’est trouvée confortée par la convergence des réactions des États-Unis et de leurs alliés vis-à-vis de la Russie. De cette guerre se dégageait une vision sommaire de la société des États répartis en trois groupes : le camp occidental qui s’organisait dans un système d’alliances dynamique (OTAN, AUKUS…) face à un axe d’adversité composé de la Russie, de la Chine, de l’Iran et de la Corée du nord et un « sud global » opportuniste pas mécontent que le conflit ukrainien puisse faire évoluer les règles du jeu international. Cette vision est, plus encore, sujette à caution aujourd’hui. Surtout en ce qui concerne l’OTAN. L’organisation a pleinement accompli hier sa mission dissuasive face au Pacte de Varsovie. Après 1991, comme organisation régionale de sécurité, elle a contribué à la stabilisation du Vieux continent, notamment lors des conflits des Balkans. L’OTAN cependant, aujourd’hui, qui doit se concentrer sur sa fonction de défense collective des Européens est confrontée à un défi existentiel en cas de défaut américain. Avec l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, la question du leadership et de la garantie américaine se repose. Le passage de relais aux Européens dans une alliance plus nombreuse donc plus hétérogène est difficile à envisager sans risque d’éclatement. On est en quête d’un directoire européen comme le prouve la gestion du règlement du conflit ukrainien. Comment dégager une unité de vue face à Moscou et Washington entre les pays du front (Pologne, Pays Baltes…) souvent les plus atlantistes mais aussi les plus exigeants vis-à-vis de la Russie, les États qui jettent des œillades à Trump et Poutine à la fois (Hongrie, Slovaquie…) et les capitales comme Paris, Berlin et Londres (on ne sait où situer Rome) qui ont bien conscience qu’avec le sort de l’Ukraine se joue aussi le sort de l’Europe.

Allons-nous vers une division de l’Europe et des États-Unis ?

Avec des alliés comme Donald Trump, on préférerait parfois parler à ses ennemis, les choses seraient plus claires ! Pour la première fois de leur histoire contemporaine, les Européens doivent se déterminer en envisageant de se passer des États-Unis pour leur sécurité. Quant à l’OTAN, elle a le choix entre une résurrection et un dépérissement. Je pense que son salut est dans une européanisation progressive des moyens mais aussi, selon les circonstances, du commandement. Si cette mutation se négocie dans le temps, elle peut être positive, si elle doit s’effectuer brutalement, elle est à fort risque car les armées européennes sont fortement tributaires des capacités militaires des États-Unis.

Quels sont les risques pour l’Europe ?

Les Occidentaux ont commis une erreur collective : ils ont cru pouvoir gérer la guerre en Ukraine sans la livrer.

Louis Gautier

Nous n’avons pas fourni les armes à temps, nous avons imposé trop de conditions à leur utilisation. Les Européens doivent se garder de mauvais accords et croire que l’on peut gérer la paix demain sans l’établir. Le pire serait que les négociations soient organisées par-dessus leur tête et surtout celle des Ukrainiens. On se souvient comment Donald Trump, en 2019, a laissé tomber les Kurdes. Un cessez-le-feu mal contrôlé puis un conflit mal gelé et alors la Russie peut être tentée de reprendre les combats. La Russie va continuer d’exercer dans son étranger proche des pressions militaires et ailleurs en Europe des actions hybrides de déstabilisation. L’arrêt de la guerre ouverte en Ukraine ne signifie pas la fin de la guerre couverte. Nous devons avoir conscience que si nous ne sommes pas en guerre, nous ne sommes plus en paix. La paix se construit toujours dans un rapport de forces, a fortiori face à des interlocuteurs qui n’entendent respecter d’autres lois.

Quelles garanties de sécurité faut-il offrir à l’Ukraine ?

La condition préalable est que nous soyons à la table des négociations. Il faut en effet être en mesure d’accompagner un cessez-le- feu puis de le contrôler. L’arrêt progressif des hostilités suppose la stabilisation du front, la fin des bombardements en territoire ukrainien et sur l’arrière russe, puis la démilitarisation d’une zone de part et d’autre d’une ligne de démarcation et le déploiement d’une force internationale d’observateurs. Avec ou sans concours américains, il faut ensuite envisager de contribuer dans la durée à la sécurité aérienne et maritime de l’Ukraine avec le positionnement sur son sol ou à la périphérie d’une force de réaction rapide prête à intervenir en cas de violation des accords.

Pensez-vous l’Europe capable de relever le défi ?

Si les Etats-Unis se refusent à donner directement des garanties de sécurité à l’Ukraine et si nous n’avons pas accès aux moyens militaires de l’OTAN, notamment de planification et de commandement, on peut craindre une grande frilosité européenne. Le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne disposent des capacités de nations cadres mais les Européens collectivement hors de l’OTAN sont inorganisés. Le conflit se poursuit. Il manque aujourd’hui 100 000 hommes pour assurer la défense de l’Ukraine. Les Russes savent toutes ces faiblesses.

L’Europe peut-elle devenir un acteur stratégique ?

Impérativement, l’UE n’a pas d’autre choix économique, technologique et militaire. L’affirmation stratégique des Européens dans ce dernier domaine implique un rapprochement des positions et des efforts qui portent ensemble sur la dissuasion nucléaire et conventionnelle, le bouclier anti missile et les missiles intermédiaires, la rationalisation des panoplies militaires et l’accès à des moyens de planification et de commandement collectifs. La discussion sur les garanties de sécurité à l’Ukraine peut accélérer certaines de ces réflexions.

Faut-il repenser la dissuasion nucléaire ?

Nous sommes entrés de plain-pied dans un 3ème âge nucléaire avec la guerre en Ukraine, premier conflit livré en ambiance nucléaire depuis la fin de la guerre froide. Le tir démonstratif d’un IRBM russe sur Dnipro constitue un tournant s’agissant de la menace constituée par les missiles balistiques de portée intermédiaire. Le conflit ukrainien, ceux du Moyen-Orient, comme les provocations nord coréennes ont un effet palpable sur une relance possible de la prolifération nucléaire. On ne voit pas comment la dissuasion française pourrait ne pas être affectée par le renouvellement des risques nucléaires. Peut-on faire l’impasse sur une actualisation de notre doctrine voire sur l’adaptation des programmes nucléaires en cours ou à programmer afin de disposer de scénarios dissuasifs plus modulables ? Je ne le crois pas, c’est une question de crédibilité.

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Par Louis Gautier

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