Dans sa préface à l’ouvrage Le rôle social de l’officier au XXIe siècle, publié le 30 septembre 2024 et co-écrit par Alexandre Cantonnet, Valentin Caquot et Geoffroy Boyard, Louis Gautier apporte sa contribution à la réflexion sur l’évolution du statut et des responsabilités des officiers dans la société contemporaine.

Préface
Que trois officiers supérieurs, au sortir de l’École de guerre, plaçant leurs pas dans les traces de Lyautey, et, à peu près au même âge, reposent en l’actualisant la question est en soi une bonne chose.
Quel est en effet le rôle social de l’officier aujourd’hui et que doit-il être demain ?
Cet essai collectif confirme tout d’abord que la réflexion engagée avec clairvoyance par Lyautey dans un article retentissant de la Revue des deux mondes en 1891, reste vive dans les armées et surtout continuée. Lyautey fut le premier à s’interroger sur la responsabilité des cadres militaires envers et dans la société. En procédant ainsi il entendait aller au-delà des considérations classiques sur les devoirs inhérents au métier des armes et les obligations morales qui incombent à ceux qui mènent les hommes au combat. Lyautey avait tôt perçu que face l’universalisation du service militaire décidée par la loi Freycinet et aux évolutions des sociétés démocratiques, les armées se trouvaient confrontées à de nouveaux défis. Il leur fallait opérer une mue sociologique. La nouvelle génération d’officiers qui était en train d’émerger était appelée par Lyautey à revoir les modalités du commandement. L’obéissance aveugle n’avait guère de chance d’être acceptée par des conscrits de plus en plus nombreux à avoir suivi des études supérieures. Comment par ailleurs assurer la cohésion d’une troupe aux origines et aux aspirations différentiées ? Et comment éviter d’importer dans les armées la lutte des classes qui divisait alors fortement la société, entre travailleurs et nantis ?
Le questionnement de Lyautey était à la fois sous-tendu par un objectif militaire et une préoccupation de concorde civique. L’armée se devait d’être un creuset. La caste traditionnelle des officiers d’active était invitée, non seulement à s’y fondre, mais à devenir l’âme d’un foyer républicain. La réflexion initiée par Lyautey n’a en réalité jamais cessé. A chaque changement d’époque, à chaque étape de transformation de notre société, à chaque modification des missions ou de l’organisation des armées, l’ouvrage a été remis sur le métier. Ce fut le cas en particulier dans l’après-guerre pour tirer les leçons de l’étrange défaite de 1940, au sortir des guerres de décolonisation, puis, de façon certes moins dramatique mais aussi moins vigilante, dans les années 1990 et 2000 au moment du passage à la professionnalisation et du développement des opérations extérieures ou encore après 2010 à l’occasion des guerres contre le terrorisme.
Le présent essai s’inscrit dans une tentative de renouvellement des analyses. Il est salutaire qu’il paraisse maintenant. Nos armées et leurs cadres doivent en effet faire face à des défis de sécurité à la fois renaissants et métamorphosés. Comme le montrent les colonels Alexandre Cantonnet, Geoffroy Boyard et Valenton Caquot, le retour de la guerre en Europe et la pression qu’elle exerce directement ou indirectement sur notre société replace au centre du débat public le lien entre l’armée et la Nation. La contribution de chacun à la défense et la sécurité du pays est reposée. Certains Etats européens comme la Suède, devant la menace russe, n’ont d’ailleurs pas hésité à rétablir la conscription. En France, le Service national universel (SNU), mal aimé de l’éducation nationale et des armées, loin d’apparaître comme une solution, est devenu un problème et, à en croire la Cour des comptes, un problème coûteux. Pourtant même si le SNU soulève des critiques, qui peut nier que pour parer les coups portés contre notre société démocratique via le terrorisme, les attaques cyber et la désinformation sur les réseaux sociaux, l’on attend des citoyens qu’ils deviennent davantage, individuellement et collectivement, les acteurs de leur propre sécurité ?
La guerre d’Ukraine a en outre montré que notre pays, faute d’un répertoire et d’un cadre de mobilisation des compétences, serait en grande difficulté pour basculer dans une véritable économie de guerre ou remédier aux effets d’une attaque cyber massive.
Louis Gautier
Les armées qui font face au développement des conflictualités dans de nouveaux espaces et nombreuses dimensions devraient être en mesure de solliciter plus efficacement les ressources et des technologies civiles, en cas de besoin. C’est traditionnellement le rôle qui leur est dévolu en dernier ressort, que de recenser, programmer et encadrer la mobilisation des hommes et des ressources en cas d’affrontement.
Toutes ces réflexions incitent donc à une remise à plat des buts et des moyens de notre outil de défense. Elles invitent à repenser la façon dont les armées restent encore trop fortement dominées par des logiques de milieu dont les technologies actuelles et les armes ont de plus en plus tendance à s’affranchir. Elles incitent aussi à repenser le rôle de l’officier. Le temps des OPEX est révolu. Le casque bleu, l’expert des théâtres lointains et des missions de maintien et de rétablissement de la paix est en train de céder la place au centurion. L’officier doit prendre en compte la réévaluation des dangers proprement militaires. Dans le même temps, il est également amené à encadrer des opérations de plus en plus diversifiées dans le continuum défense-sécurité.
Il convient, pour ces raisons, d’envisager autrement, le rôle militaire et le rôle social de l’officier. L’évolution ne va pas entièrement de soi mais elle bénéficie de circonstances favorables. Ainsi la participation des armées à la gestion de plusieurs crises de sécurité nationale (Opération Sentinelle, déploiement du service de santé des armées lors de la crise sanitaire de 2020, sécurisation des Jeux olympiques…) a précipité une prise de conscience des changements nécessaires tout en banalisant les missions de protection confiées aux militaires sur le territoire national. Les échanges entre les pouvoirs publics et la communauté militaire sont fluides. La relation totalement apaisée et même très positive que nos concitoyens entretiennent désormais avec leurs armées favorise en outre, sous des formes à renouveler, une revitalisation attendue du lien armée-Nation.
Soldats, sous-officiers, officiers, l’armée française ne vit par ailleurs pas à l’écart des transformations sociales, économiques, politiques et culturelles de notre pays. Comme dans le civil, les modèles familiaux se diversifient dans les milieux militaires ; la féminisation progresse dans les forces et les services.
L’armée n’est pas un monde à part. Elle est traversée par toute une série d’évolutions sociologiques qui interagissent tant dans ses relations avec la société que dans ses rangs. Offrant à chacun de ses membres la possibilité d’une réalisation personnelle et professionnelle, elle est cependant souvent mieux à même de lisser certaines évolutions et d’en accompagner les effets. On le voit dans sa capacité à recruter, former, employer et réinsérer ses ressources humaines.
C’est pourquoi il est erroné de croire que les armées constitue un champ clos et encore moins un sanctuaire dont les officiers seraient les gardiens. Ils ne l’ont d’ailleurs jamais été. L’essai rappelle d’ailleurs à propos que l’institution militaire a toujours été travaillée des mêmes questionnements que la société civile, même si c’est parfois avec un certain retard.
Ainsi nos auteurs déconstruisent-ils l’image d’une armée érigée en prescripteur de valeurs face à une société civile moins vertueuse, moins honorable et moins intègre. Les exemples cités démontrent en effet la spécificité et la non- réplicabilité de certains schémas moraux qui sont propres à l’officier non en raison de son statut mais de ses missions. L’essai écarte ainsi d’emblée, avec tact, le postulat intellectuel souvent associés au souvenir déformé du service militaire faisant des armées et de leurs cadres des éducateurs de la Nation.
L’officier ne peut pas prétendre détenir unilatéralement un magistère de vertu envers une société qui serait en mal de sens. Car de deux choses l’une, soit sur ce point il a raison mais il n’a alors aucun remède pour guérir ce mal, soit il se trompe et il doit dans ce cas interroger sa propre cécité. Effectuer correctement sa mission suppose de sa part une bonne compréhension de la société dans laquelle il vit et qui lui fait confiance.
Aussi, les nouveaux officier doivent-ils plus que jamais s’intéresser aux dynamiques, aux singularités, aux adhérences, voire aux aveuglements d’une société française complexe et diversifiée mais qui forme quoi qu’on en pense le socle obligé de notre défense.



